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Regard sur ces mots qui sculptent l’enfant ou l’adolescent. Quand malgré eux, parents et éducateurs perdent patience et enferment le jeune dans des sortilèges incapacitants.

Ensorceler et incapaciter avec des mots

Dans la Galaxie Parentale, en périphérique de la planète Ekol, flotte un puissant sortilège : TéNul.

C’est une vieille magie qui s’invoque sous diverses formes : la voix flûtée d’une enseignante, le timbre caverneux d’un papa, le regard plein de mépris d’anciens camarades de classe, le soupir exaspéré d’une maman, la moue méprisante d’une tatie ou d’un tonton…
L’invocation se pose en mots divers : « tu es nul/stupide/débile », « tu ne comprends rien », « voilà ce que tu es » (agrémenté d’une image négative), etc.
Il date de la nuit des temps quand les premiers mots ont commencé à sculpter la réalité.

Ces mots qui enferment

Car oui, ce sont les mots qui construisent la réalité qui nous entoure : des murs ou des fenêtres, selon les cas1Allusion au livre de Marshall B Rosenberg, « Les murs sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs), petit traité de Communication Non Violente.  En des temps immémoriaux des clans des cavernes2Le clan de l’Ours des Cavernes de Jean M. Auel illustre superbement la puissance du lien, des rituels et des mots qui permettaient au groupe de survivre et de se sentir en sécurité, il suffisait de bannir un membre de la tribu pour qu’il devienne invisible aux yeux des Autres, il mourrait alors, coupé du cocon de sécurité de la tribu.

Facile à invoquer, le sortilège TéNul est ensuite renforcé par les multiples répétitions des petits échecs et erreurs de la vie quotidienne.
Lorsque ce sort vous enveloppe, vous pouvez, selon les cas, entendre la voix du parent, enseignant, éducateur ou persécuteur qui habite dans votre tête. Une partie de votre corps se contracte ou se crispe alors. Les nuages noirs obscurcissent votre cerveau, ralentissent les synapses, brouillent la vue. C’est un puissant sortilège ! TéNul prend alors toute la place, vous prend au corps, vous cheville, vous incapacite. C’est une boucle infernale qui n’a pour fonction que de confirmer le sortilège en démontrant l’incapacité, l’impuissance, l’inadéquation, la séparation, l’absence de valeur…

De répétition en ancrages

Parfois, l’incantation prend des formes différents. Les maléfices voisins se nomment : TéLent, Té1Glandos, TéFlemaR, TimprimRien, Tékon. Ils se déclinent à l’infini et dans toutes les langues.

Invoquer TéNul, c’est utiliser en plus de la voix : une posture, une intonation, un regard. Le moindre indice, la moindre ressemblance réactivera le sortilège : il nous poursuit toute une vie, si nous n’y prenons garde.
Souvent, nous l’avons tellement intégré que nous retournons ce sort contre nous-même, enfermés dans nos croyances limitantes.

Des éducateurs et parents prisonniers d’une vision tunnel

Prisonnier de l’ego

Souvent, l’éducateur, sans le vouloir va envelopper le jeune dans un autre sort : « je ne te fais pas confiance », « je projette mes peurs et mes angoisses sur toi ».
En effet, le parent porte une vision de la société : il croit qu’il faut un certain nombre d’éléments pour réussir, pour survivre, pour obtenir un statut ou être dans la vérité. Il projette toutes ces peurs, ces injonctions sur le jeune qui ne comprend pas ce sortilège qui l’enserre et l’empêche d’avancer son chemin.

Être victime de ces sortilèges, c’est activer les pires aspects de notre personnalité, tous les automatismes qui nous incapacitent. C’est limiter nos choix, réduire les options. Une partie du travail que je propose en mentoring parental consiste à prendre conscience de toutes ces peurs, tous ces automatismes, ces croyances qui empêchent le parent de tisser un lien de confiance et donc de garantir un lien d’attachement de qualité.

L’enfer est pavé de bonnes intentions

Je sais qu’il y pas de mauvaises intentions dans cette dureté que peut porter un parent ou un éducateur. C’est simplement une projection, des peurs, des angoisses, des souffrances, de toutes ces croyances de vision de la vie pessimiste, angoissée ou autre.

Lorsqu’en coaching ou en atelier, je discute avec des parents ; ils veulent le meilleur, ils ont peur pour leur enfant. Avec maladresse, ils pensent protéger en bousculant, en invectivant, en stressant. Combien de souffrances et d’anxiété cachées sous ces attitudes !

Derrière les comportements inappropriés, il y a une bonne intention, une inquiétude. Le hic, c’est que c’est vous le parent et l’éducateur ; à vous de prendre vos responsabilités émotionnelles. Accompagner, faire grandir sans projeter vos propres ombres. Oui je sais c’est difficile.
Pourtant, il suffit de dire ce que vous ressentez, ce que vous voulez pour l’enfant, quelle est votre intention. Cela implique d’avoir acquis une grammaire émotionnelle et de maitriser son impulsivité.

***

La semaine dernière, j’ai eu la chance de rencontrer un groupe de jeunes, dans une mission locale. Tous ont subi le sort TéNul : ils sont déscolarisés depuis des mois, voire des années. Pourtant, il suffit de deux tours de parole, opérés avec bienveillance, pour déceler les pépites enfouies en ces jeunes : des talents, des envies, des compétences, des cœurs immenses. Ils se reconstruisent, avec patience, auprès d’éducateurs, magiciens du cœur, qui conjurent ces sorts.

« Le présent serait plein de tous les avenirs, si le passé n’y projetait déjà une histoire » André Gide

Et vous parents, éducateurs, prenez-vous vos responsabilités émotionnelles ? Savez-vous voir ce que votre enfant ou adolescent porte comme talents ?


 

NOTES :

  1. Allusion au livre de Marshall B Rosenberg, « Les murs sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs), petit traité de Communication Non Violente.« 
  2. Le clan de l’Ours des Cavernes de Jean M. Auel illustre superbement la puissance du lien, des rituels et des mots qui permettaient au groupe de survivre et de se sentir en sécurité

CRÉDIT IMAGE : visuel réalisé avec CANVA avec une image libre de droits Pixabay de ClaudiaWollensen

REMERCIEMENTS : Une bouffée de reconnaissance envers les extraordinaires jeunes  et les éducateurs si bienveillants de la Mission Locale de Champigny. C’est grâce à eux  que je me décide à publier ce billet, enfermé depuis trop longtemps dans mon ordinateur !